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Guelord Bahati Mbaenda Congo-Kinshasa : Un pas en avant, un pas en arrière La difficile marche vers la démocratisation Introduction Depuis un certain temps, le terme « démocratie » est apparu dans les langages de presque tous les segments de la société congolaise. Les milieux éducatifs, les médias, les organisations de la société civile et les cercles de réflexion de tous genres ont adopté ce mot, chacun le définissant en fonction des intérêts propres à lui-même au à un groupe auquel il s'identifie. Il apparaît donc clairement que, dans le contexte actuel, la définition et l'analyse de la démocratie sont possibles sous plusieurs aspects. Cependant, si la démocratie doit se refléter notamment dans la participation du peuple à l'exercice du pouvoir, dans le respect effectif des droits et libertés fondamentales des citoyens, dans la gestion transparente des finances publiques et dans une définition claire des rapports entre les divers organes de l'Etat , alors la République démocratique du Congo (RDC) a encore un long chemin à parcourir avant de parvenir à une culture réellement politique. En effet, un regard à travers le passé laisse voir les expériences douloureuses traversées par le peuple congolais dans ses tentatives de participation à la gestion du pays. Aujourd'hui encore, cette lutte a du mal à porter des fruits, le peuple demeure dans une large mesure un spectateur passif de la vie publique, mais la prise de conscience naissante est un facteur prometteur pour l'avenir. Notre réflexion dans les lignes qui suivent est un essai de diagnostic du processus de démocratisation en cours en RDC depuis bientôt deux décennies. Nous nous proposons d'aborder humblement les embûches, les contradictions et les raisons d'un statu quo. Les pistes de changement qui closent cette réflexion sont un hymne à la volonté de voir la démocratisation entrer en fin en marche. 1- La démocratie : une genèse douloureuse En ce début du 3 eme Millénaire, la démocratisation du jeu politique demeure un casse-tête pour bon nombre de pays africains. Tout en se voulant « démocrates », les dirigeants qui se succèdent à la tête des pays semblent s'attacher à cette conception immémoriale du « Chef » envers qui tous les « sujets » ont le devoir d'allégeance, d'obéissance aveugle et de sacrifice alors que lui ne protège que ceux d'entre eux qu'il juge totalement soumis pour lui permettre de rester au pouvoir ad aeternam. La RDC figure parmi ces pays où le peuple continue à subir le poids d'une gestion pseudo démocratique des affaires publiques. Cet état des est rattaché à plusieurs facteurs, parmi lesquels ceux que nous stigmatisons ci-après. La légitimité en crise En tant que reconnaissance, validation et endossement d'un pouvoir par le peuple , la légitimité est demeurée trop longtemps une denrée rare pour tous les prétendants à la conduite des affaires publiques en RDC. Depuis l'accession à l'indépendance en 1960 et jusqu'à très récemment (avec l'organisation des premières élections démocratiques de l'histoire du pas en 2006), la population congolaise n'avait tout simplement pas la moindre chance de choisir ses dirigeants. Durant le long règne de Mobutu (1965-1997), c'est face à un homme arrivé au pouvoir par un putsch et gouvernant seul, appuyé par sa famille et par une redoutable garde prétorienne que le peuple congolais s'était retrouvé, sans la moindre possibilité de jouer un quelconque rôle dans la détermination du chemin à suivre. C'est d'ailleurs Mobutu qui dictait tout, olinga olinga te (1). Cette expérience a démontré que la légitimité des armes (aussi bien que celles d'autres moyens qui excluent la libre expression de la volonté du peuple) ne fonde pas un pouvoir démocratique car elle exclut l'obligation pour les dirigeants de rendre des comptes ( accountability ) et désarme le peuple de tout recours devant un homme ou un groupe qui lance à tout vent : « Je me suis hissé au pouvoir par ma propre force, alors personne n'a a me dire comment je vais diriger ». Un Etat à l'allure prédatrice Dans un pays où les fonctions relatives à la direction du pays sont réputées comme des « postes juteux », il n'est pas surprenant que les prétendants au pouvoir gardent constamment en tête la perspective de s'enrichir une fois qu'ils seront au pouvoir. Durant son règne, Mobutu a géré le pays comme une entreprise privée. Tout le monde, surtout après la Zaïrianisation (2), devait travailler pour plaire au patron et, en retour, celui-ci distribuait des « colis » (grosses sommes d'argent) à celui qui dansait bien, chantait bien ou faisait la plus belle louange. Dix ans après le départ de Mobutu, les dirigeants congolais restent toujours plus animés par des intérêts d'ordre personnel que par le souci du bien-être de la population. On n'entend parler des richesses du pays que par des révélations déplorables, à l'exemple du Rapport du Panel de l'ONU sur l'Exploitation Illégale des Ressources Naturelles de la RDC, un rapport qui est venu révéler l'implication des uns et des autres dans des combines qui saignent une économie déjà squelettique. Aujourd'hui encore, vous trouvez partout à l'intérieur du pays, des barrières avec des petits bureaux « sous les arbres », au bord des routes, qui rançonnent les petits producteurs de vivres et les paisibles voyageurs. Les taxes existent sur presque toutes les matières, sur toutes les activités et sous tous les noms possibles. Tout individu travaillant pour l'Etat, même au niveau le plus bas de l'échelle hiérarchique, peut vous surprendre en inventant une redevance envers l'Etat, redevance dont l'argent perçu ira tout droit dans sa poche. Dans un tel contexte, les dirigeants recourent souvent à des mesures répressives pour réduire au silence tout appel au changement. Alors qu'il reste le seul espoir d'une population impuissante devant une telle prédation, le mouvement local et national des droits humains est confronté à des embûches posées sciemment par la classe au pouvoir. Les « disparitions », les assassinats, les procès iniques, l'exil forcé et d'autres formes de répression sont utilisées par des services civils et militaires mis sur pied spécialement pour harceler las activistes et la société civile. (3) La démocratie : un slogan plus qu'une réalité Si, en acceptant de se retrouver autour d'une table pour discuter du besoin de démocratie en RDC (4), les acteurs politiques ont inauguré un processus porteur d'espoir, il n'en demeure pas moins que c'est eux qui ont été les premiers à tout remettre à zéro. En effet, tout en fustigeant les conséquences de la prise du pouvoir par les armes, ils ont fini par y recourir eux-mêmes (de 1996 à 1997 pour l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo - Zaïre et la tentative du Rassemblement Congolais pour la Démocratie, toutes ailes confondues, et du Mouvement de Libération du Congo de 1998 à 2003). Tout en condamnant la gestion exclusive et clientéliste de Mobutu, eux-mêmes excluent toute idéologie à contre courant de la leur (multipartisme fantôme, opposition constamment harcelée,...). Tout en « réclamant » pour le peuple le droit de jouir enfin des potentialités du pays, ils ont inauguré un cycle de pillages massifs inédits, quelquefois en complicité avec des pays étrangers. La situation actuelle du pays renforce la conviction que les hommes politiques exploitent la démocratie à des fins personnelles. Aujourd'hui, cette « démocratie » apparaît comme le maquillage du chaos, la façade trompeuse devant laquelle se présentent des dirigeants et autres acteurs politiques en manque de légitimité véritable et qui cherchent à arracher à tout prix le crédit de la communauté internationale. Les élections de 2006 ont fait renaître un espoir de décantation de la situation, mais elles ne devraient pas être comprises comme une fin en soi, un sésame qui ouvre immédiatement à la démocratie. C'est un pas vers un processus long, laborieux et qui requiert franchise, sens du bien-être collectif et détermination. 2- Les raisons d'un engagement Face à cette situation de hauts et de bas récurrents, nous partageons avec plusieurs autres congolais une ambition dont les motivations principales sont : Le souci de mettre un terme à la peur et la terreur entretenues sciemment pour gouverner indéfiniment ; La volonté de voir émerger une génération de dirigeants congolais soucieux du bien-être des populations sous leur administration ; La foi que la démocratie peut mettre fin aux conflits qui rongent la société congolaise actuelle et qui proviennent essentiellement de la difficile répartition et redistribution des richesses disponibles, corollaire de la mauvaise gouvernance. 3- Quelques pistes pour l'avenir Compte tenu de ces nécessités, notre engagement à inverser la tendance actuelle repose sur la réflexion - action, l'éducation populaire et le travail de plaidoyer pour arriver notamment à : Fournir de nouvelles bases de légitimation En 2006, les populations, encore traumatisées, ont été conduites à choisir leurs dirigeants parmi les anciens acteurs de la crise qui a meurtri le pays, et cela sans sensibilisation préalable, sauf, bien entendu, les bruyantes campagnes des candidats. Il faudrait qu'à l'avenir, la population bénéficie de campagnes d'éducation citoyenne de façon à voter en connaissance de cause. La légitimité à promouvoir ne doit pas s'obtenir par une hypnotisation du sens critique de l'électeur à travers des cadeaux, des promesses mensongères ou par la force. Le choix ne peut être démocratique que si l'électeur maîtrise les enjeux de son choix. Promouvoir l'obligation des rendre des comptes (accountability) Au fil des années, nous avons acquis la conviction que la bonne gouvernance n'est possible que lorsqu'on maintient le rapport de redevabilité des gouvernants vis-à-vis des gouvernés. Le peuple doit arriver à contrôler et sanctionner l'exécution des fonctions confiées aux élus et cela de manière permanente. En tant que gage de la légitimité, des mécanismes de contrôle sont à mettre sur pied. Des référendums devront être organisés en vue de recueillir l'avis du peuple sur toute question vitale. En outre, dans le même cadre de redevabilité, les avis des acteurs de la société civile (rapports des droits humains, études diverses,...) doivent être pris en compte en tant que mécanismes ponctuels de réorientation du rôle de l'Etat. Faire participer tout le monde La communauté internationale, qui finance en grande partie la reconstruction du pays devrait insister pour que les programmes du nouveau gouvernement congolais incluent la plus large participation des populations auxquelles ils s'adressent. Il ne suffit pas que le gouvernement promette de faire participer tout le monde, mais qu'il le fasse et le prouve. Dans le cadre de la réorientation du rôle de l'Etat (de prédateur à démocratique), il faut que les dirigeants mettent un accent particulier sur la délégation des pouvoirs aux entités locales. La promotion de la gouvernance installera chez des populations longtemps exclues, le sentiment rassurant d'être pris en compte dans la définition des priorités du pays. Assainir la gestion des finances publiques Les sources et les modes de gestion des finances du pays doivent être clarifiés. Les services anarchiques ne devraient plus continuer à s'enrichir sur le dos des populations déjà appauvries par la longue crise de l'Etat. Les mécanismes des taxes et impôts doivent être réduits au strict minimum nécessaire. En plus, le monitoring de la situation financière des dirigeants ainsi que des mesures d'incompatibilité (par exemple l'interdiction d'entreprendre des activités lucratives) devraient être mis sur pied pour prévenir le détournement des deniers publics. (1) Formule employée couramment par Mobutu et signifiant, en lingala, « Vouloir ou pas ». (2) En 1973, Mobutu nationalise toutes les grandes entreprises du pays. Désormais, c'est des « Zaïrois », à vrai dire des hommes du Président, qui vont être aux commandes de tous les secteurs vitaux de l'économie nationale. Des parcelles de pouvoir que chacun de ces administrateurs gérera sans le moindre souci de l'intérêt collectif du peuple. (3) Si Mobutu disposait de « Hiboux », un escadron nocturne qui faisait la chasse aux opposants et aux rares activistes de l'époque, il existe aujourd'hui ce qu'on appelle « Démiap » (Détection militaire des activités anti-patrie) et d'autres « centrales » qui perpétuent les restrictions aux libertés fondamentales des citoyens. (4) Notamment comme ce fut le cas lors de la Conférence Nationale Souveraine (1991-1992) et du Conclave du Palais du Peuple (1993). |